Banderole vue lors de la manifestation contre Loi travail 2017 à Paris

« Pour un·e artiste, il existe différentes façons
de s’engager. La première et la plus répandue consiste
à se mettre au service des luttes des autres. »

Aurélien Catin

Je ne suis pas propriétaire de mon logement, je ne le serai a priori jamais. Mon statut d’artiste-auteur à la Maison des artistes ne me permet pas de cotiser correctement pour ma future retraite. C’est con parce que je ne m’en suis pas souciée jusque-là, mais les années passant et les possibles se réduisant, il est temps que je me penche sur la question du salaire à vie pour les artistes théorisée par Aurélien Catin dans son essai sur le travail artistique, rédigé en lien avec Réseau Salariat et le collectif La Buse [1].

Depuis dix ans je soutiens les luttes des autres sans jamais m’être souciée de ma condition. Certains proches disent que je me prends pour une rentière et trouvent mon engagement indécent. On dit que si je le voulais, je pourrais profiter, faire le tour du monde dans des hôtels climatisés et cotiser pour une retraite confortable. On dit qu’avec mon talent, je pourrais gagner un beau salaire et me mettre le cul au chaud.

On dit qu’après tout, je pourrais être salariée et n’aurais qu’à faire profil bas, que m’intégrer avec les autres ne me coûterait pas tant que ça. J’ai bien tenté des retours au travail salarié ces dernières années. Pour diverses raisons, ça n’a pas marché. J’avais postulé là où je pouvais vendre ma liberté à un prix qui la valait si tant est qu’il existe un prix correct auquel on pourrait acheter la liberté d’un autre, mais ça n’est pas le sujet.

Ces réflexions me sont venues avec l’émancipation que j’ai pu m’offrir sur le temps libéré du travail salarié, avec la précarité relative qui va avec. Pas avec un mode de vie bourgeois, sauf si l’on considère que l’émancipation est un privilège bourgeois. On dit donc que je me paye un luxe de bourgeoise et que si je ne me donne pas les moyens de mieux, alors je n’ai pas droit de m’inquiéter pour la suite.

On dit aussi que si je n’avais pas le choix, je ne pourrais pas me permettre celui-là, que le choix que je fais est honteux vis-à-vis des autres qui n’ont pas le choix. Ce qu’on ne comprend pas, c’est que ça n’est pas un choix. Que je ne fais, ni plus ni moins, que ce que je peux, et je ne peux pas mieux que ça. Je ne fais pas ce que je veux, me sentir inadaptée au monde tel qu’il est ne résulte pas d’un choix rationnel. Inadaptée, je le suis, de fait.

Car avec tant de liberté ces dernières années, je me suis trop émancipée, trop barrée dans la marge, avec aucun moyen (à ma connaissance) de faire marche arrière. Pour autant je ne me plains pas, le présent est sympa, c’est déjà ça. Je sais que d’autres sont bien plus précaires que moi. Aussi, je commence à sérieusement envisager ma reconversion car le graphisme ne sera pas suffisant pour payer le loyer dans les années à venir. Si tu as une idée pour moi, n’hésites pas…

Néanmoins pour le moment je ne me manque de rien. Je n’éprouve pas le besoin de voyager, il y a assez d’humanités à rencontrer dans mon quartier. La nature est belle et même si il me manque parfois, comme il manque à d’autres, le calme d’un jardin privé ou la joie d’un potager, il y aura toujours au dessus de moi, le ciel magnifique à admirer.

[1] « Notre condition, essai sur le travail artistique », Riot Edition, 2020. Si le sujet t’intéresse, tu peux aussi lire « Aujourd’hui, on dit travailleur·ses de l’art »,Texte de Julia Burtin Zortea. Dessins de Louise Drul. Conception graphique de Fanette Mellier. 369 Editions

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